L’étranger

J’ouvris la porte sur la fulgurante blancheur de ce jour de mai. La chaleur, déjà intense, me fit étrangement frissonner. Une légère appréhension, aussi, m’envahit. Je supposai, pour me rassurer, que ce sentiment était naturel chez les voyageurs peu téméraires qui découvrent un pays étranger.

J’entamai donc ma marche, petite, lente et hésitante, dans les rues de la vieille ville, déjà pleines, colorées et criantes, dans ce petit matin. Je décidai vite de m’attabler à la terrasse d’un café, devant les échoppes des marchands de légumes. Quelques mules, assoupies, attendaient à l’ombre d’unepasserelle, le chargement de leur chariot. Un montreur de serpent racolait, à grand renfort de cobra menaçant, une anglaise effarouchée, déjà rouge du décalage climatique.

Un jeune garçon s’approcha de moi, chercha mon regard et s’assit à ma table, silencieux. L’obscurité de ses yeux, assaillis de désespérance, n’avait pourtant pas plus de huit ou neuf ans. Ses doigts étaient noirs de la saleté des enfants délaissés, faute de temps, de toit.

Quel paradoxe entre les palabres exorbitants de l’anglaise, qui ne parvenait pas à se défaire de l’entreprenant charmeur de reptile, et notre échange silencieux ! Je souris à mon petit compagnon et, curieusement, il eut l’air à l’aise, assis là comme avec un vieil ami, et se mit à se divertir avec moi de la mine ahurie de la dame écarlate qui n’osait pas dire non aux sollicitations éperdues des mendiants, et en perdait la boussole. Je lui tendis mon verre de thé brûlant, qu’il saisit et but avec tact et délectation, et nous reprîmes notre observation, silencieusement jubilatoire, de la dame dont les joues s’enflammaient maintenant devant l’étal d’un insistant vendeur de rhizomes de gingembre.

Puis le garçonnet se leva, et me tendit mon verre vide en un hochement de tête qui se voulait reconnaissant. Il posa alors mon visage dans sa main gauche, tandis qu’avec la droite il dessina un trait horizontal sous sa gorge, me signifiant ainsi un handicap que je n’avais pas soupçonné. Alors il s’éloigna, sans se retourner, et, avec lui, ma crainte disparut totalement.

Jamais plus je ne croisai sa route. Plusieurs années ont passé, depuis. Et ce temps écoulé ne t’a jamais effacé de ma mémoire, toi, mon fugace complice qui, en un instant, et sans un mot, m’a apprivoisé.

Ecrit par tatoo1435

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