Le courage des gens seuls et silencieux

Lorsque Julien va entrouvrir la porte de chez lui, nul doute que le phrasé tambourinant de ses tumultes iront s’échouer sur la lueur pâle de désirs inatteignables (c’est un pléonasme…). Il n’y aura ni passion, ni bulles affriolantes, sinon l’étendue infâme du silence qui pèse comme une coupole en plexiglas, qu’on aurait posée là comme pour lui rappeler sa triste condition d’ermite.

Chaque flan de meuble, chaque arête, chaque détail irrévérencieux était pour lui une découverte. Il n’avait jamais remarqué les détails qui ornaient son petit appartement extrêmement bien empaqueté, et cette période mortifère était l’occasion d’en prendre connaissance. Il se surprenait parfois à parler tout seul. Puis se muait en Jim Carrey dans un Big Brother qui le dépassait, et dont il s’affranchirait un jour.

Lorsqu’il s’aventurait à regarder au dehors, Julien apercevait ça et là des scènes sans intérêt. Il y avait deux ou trois familles bruyantes, un petit garçon jouant du piano de la façon la plus scolaire qui soit, et ce joli couple dont la passion s’était diluée comme un mauvais cognac.

Il aurait aimé dire au garçon de jeter sa partition, et de laisser exprimer son âme enfouie sous le joug d’un professeur de piano à la mine grise et au tempérament de fer, mais il fut ébloui par la beauté de ce couple aux mille et uns secrets. Torse saillant pour l’un, lascive nicotine pour l’autre, ils ne formaient plus un couple, mais bien deux, ou quatre entités distinctes, si on comptait leurs téléphones portables.

Il referma le rideau, et jeta ces pensées impures par la fenêtre sur cour. Chaque petite chose accomplie dans son espace de vie constituait pour Julien une petite victoire. La guerre n’était pas encore gagnée, mais elle se rappelait à lui, lorsqu’il pensait aux minuscules scintillements qui débordaient des meurtrières haussmanniennes. A chaque extinction des feux, c’était une bataille de gagnée sur le terrain de la vitalité. Lui resterait en éveil jusqu’à pas d’heure, là où abdiquaient les âmes conventionnelles : le professeur de piano, le jeune garçon, le couple ou encore le retraité déguisé en un Batman de pacotilles.

Chacun de ces destins venait s’échouer sur le flanc de ses songes. Il s’imaginait des histoires d’amour inachevées, des rêves plus ou moins interrompus. Tout ce capharnaüm cérébral constituait en lui un seul et même corps, qui s’articulait en élucubration nocturne et funeste jusqu’aux heures les plus silencieuses de ces nuits d’un printemps inédit.

Il était seul, mais cela ne le changeait pas de d’habitude. On mesure souvent le courage à l’aune des résultats rapportés au risque encouru. Ou alors, on confond cette vertu avec la réussite, souvent obtenue par chance, ou grâce à quelque arrangement peu scrupuleux.

Le courage peut aussi être relayé derrière le talent ou bien d’autres caractéristiques qui ont pour avantage d’être mieux story tellées sous les feux de la rampe, que le simple fait d’avoir fait son job, seul et sans faire de vagues. Ou tout simplement d’avoir fait preuve d’attente et de méditation, sans l’aide de personne, comme Julien.

Mais le courage, ce n’est pas Jack qui se laisse mourir pour Rose. Ca, c’est un évident sacrifice pour une âme que l’on désire plus que tout au monde, et qui répond au premier pré-requis reptilien de l’espèce humaine. Au moins, eurent-ils vécus une amourette intense.

Le courage, c’étaient ceux qui charbonnaient sans relâche dans la soute, et qui n’ont eu en échange ni argent – ou à peine – ni passion, ni plaisir, ni reconnaissance.

Le courage, ce sont ces femmes et ces hommes qui mettent leur santé en péril pour soigner, livrer, réparer, cuire, façonner, transformer, bétonner, enseigner, sans demander quoique ce soit à ceux pour qui ils se sacrifient, si ce n’est la juste rémunération, sans spéculation à la hausse, de leur besogneux travail.

Le courage, ce sont ces âmes qui n’ont pas foncé dans un train, un avion ou une voiture, pour rejoindre leurs maîtresses ou leurs amants, non par pur plaisir caustique et charnel, mais simplement par peur d’être seul pour affronter leurs propres démons.

Le courage, ce sont celles et ceux qui, malgré la solitude, ont accepté l’état de fait d’un jour sans fin, sans perspective, sans amertume, sans acidité, et sans le goût du sel qui nous fait tant plaisir lorsque la biologie des corps rencontre la poésie des âmes.

Le courage, on le retrouve aussi bien chez ceux qui continuent inlassablement de charbonner en soute afin de maintenir à flots ce bateau ivre, en proie à des forces contradictoires et macro-économiques qui le dépassent.

Ils en ont du courage, ceux qui par leur travail permettent aux premières classes de trinquer insoucieusement en pensant à leurs prochaines vacances.

Julien pensait à tout cela, et il continuait son épisode de retraite spirituelle imposée. Le rire d’un ami joyeux, la chaleur d’une poitrine en feu, le sourire d’une vieille dame, ou encore la satisfaction du travail bien fait, ça sera pour une autre fois.

Au moins, la solitude avait pour effet de béatifier les âmes, purifier les esprits, et faire parler les artistes. Et Julien, qui n’avait pour l’heure trouvé aucun talent à exprimer, s’était borné aux deux premières activités, ce qui en soit, demande un courage hors-normes. Le retraité qui ne fait rien peut en témoigner, et rien que pour ça, il lui tire son masque.

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